Biography
Photo album
Helleu as seen by
Gallery
Exhibitions
Bibliography
 
« Ah ! fit-il en riant, et un peu gêné vraiment, que vous êtes intimidant ! Je le regardais tout surpris. Je n’avais jamais pensé qu’il pût y avoir dans ma personne de quoi intimider le peintre exquis et subtil de la grâce féminine, pour qui avaient posé les plus beaux noms de France et de l’étranger, depuis la duchesse de Marlborough jusqu’à la comtesse Greffuhle. Joueuses de tennis, voyageuses, visiteuses, jeunes mamans qui jouent avec leurs bébés, jeunes filles qui rêvent, bambines qui boudent ou s’amusent, il avait crée une œuvre de ce temps les plus précieuses, les plus vibrantes, et les plus amoureuses. Souplesses et tendresses des mains, caresses sinueuses des cheveux, mystère profond des regards, fugitives impressions des frimousses enfantines, il était passé maître au rendu des plus fines délicatesses qui désespèrent les autres artistes, et voici que ma modeste entrée…»

« Dès que j’ai possédé quelque argent, j’ai acheté un yacht, en acajou blanc et or, d’occasion, qui avait appartenu à un officier anglais mort au Transvaal. C’était un rêve d’enfant que je réalisais. L’hiver, un vieux Breton me le garde, à Saint-Malo ; dès que mai arrive, j’embarque, et je croise en vue des côtes de Bretagne, ou des côtes d’Angleterre. C’est délicieux.
Mon bateau, c’est mon véritable atelier. Les enfants jouent sur le pont ; des amis, Sem, Jeanniot, Flament, m’accompagnent de temps en temps, et je travaille tout le long du jour. La mer à cinq heures du matin, quelle merveille ! Je ne me lasse pas de peindre des bateaux.»

« Le burin égratignait toujours le cuivre. Maintenant, ce n’était plus un peintre obligé de subir les petits inconvénients de la gloire, et qui se dérobait : c’était tout bonnement, un peintre qui travaillait et qui causait, en travaillant, avec des visiteurs. J’aime tellement la mer, reprit-il, qu’il me faut absolument quelquefois quitter Paris pour aller la voir. Cela s’explique : Je suis Breton ; je suis né à Vannes, en 1859. À dix-huit ans, j’étais, à l’école des Beaux-Arts, l’élève de Gérôme ; mais j’adorais Stevens, et parce que j’étais le seul à aimer Manet ou Monet, soixante camarades clabaudaient à mes trousses. L’école m’ennuyait, je la lâchai, et c’est alors que Sargent et Duez me firent entrer aux pastellistes. J’avais bien vingt-trois ans quand j’exposai pour la première fois. A ce moment-là, je gagnais ma vie comme je pouvais, j’étais décorateur chez Deck. Voyez-vous, j’ai eu de la chance. Je peignais beaucoup alors, des intérieurs de Versailles, des intérieurs de cathédrales, quand un jour Tissot me conseilla d’essayer des pointes-sèches. Je venais de prendre, à Bois-boudran, une centaine de croquis de la comtesse Greffuhle, croquis à la mine de plomb, qui n’ont jamais été exposés. Je suivis le conseil de Tissot ; je livre quelques pointes-sèches à un marchand de la rue Laffite, et presque aussitôt, Goncourt en achète trente-deux. Les Anglais, là-dessus, s’enthousiasment, Whistler surtout, et la princesse de Galles inscrite au premier rang des collectionneuses.»

« J’ai connu dans le temps, à Trouville, un fameux artiste, Boudin, le peintre de marines. Les a t’il compris et sentis, les ciels de la mer normande ! Je le rencontrais souvent sur la plage ; il y avait là, avec lui, Duez, Whistler, ce Whistler, dont Courbet disait avec dédain : “Le petit Whistler, il peint toujours un horizon trop haut, ou trop bas.” Quel brave homme ! Il jouait avec mon bébé, et quand je l’ai perdu, il m’a écrit la plus affectueuse, la meilleure des lettres. Venez que je vous montre les deux ou trois ciels que je possède de lui.»
ACKER Paul | Petites confessions (Visites et Portraits) | Editions Albert Fontemoing | Paris