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Quand Marcel Proust mourut en 1922, Céleste Albaret était sa gouvernante depuis huit ans. « Personne ne me connait mieux que vous. Vous savez tout de moi, je vous dis tout », se plaisait-il à lui répéter.
Aujourd'hui, après un demi-siècle de silence, Céleste Albaret parle. Soucieuse de rétablir une vérité souvent trahie par la légende, les faux mystères, les interprétations de toutes sortes. Heureuse d'exprimer l'admiration et la dévotion qu'elle portait à celui qu'elle appelle encore « l'enchanteur ».
Et c'est un Proust inconnu, en liberté, qui revit devant nous. Un homme tout à la fois nostalgique et rieur, fragile et courageux, austère et raffiné. Et plus que tout un écrivain possédé par son oeuvre, dévoré par cette tâche à laquelle il sacrifia finalement sa vie. Un témoignage d'une authenticité bouleversante, un éclairage nouveau sur ce monument de la littérature mondiale qu'est À la recherche du temps perdu.
« À Madame Howard-Johnston, fille de Paul Helleu, l’Elstir de la Recherche du temps perdu, dont je conserve avec piété la pointe-sèche qu’il fit au lit de mort du grand maître, et en souvenir de l’amitié que ce dernier porta au grand Peintre et à sa famille. » Céleste Albaret, 16 décembre 1979.

Il s’agit d’une dédicace à Mme Howard-Johnston inscrite à la main par Céleste ALBARET.

« À peine entré, il vient se poster et se cambrer devant un tableau accroché dans l’entrée. C’était un tableau du peintre Helleu, qu’il avait connu autrefois, au temps du "camélia", comme M. Proust, dans l’atelier de Mme Lemaire, et qui était très à la mode pour ses peintures du Paris des calèches et ses portraits. Ce tableau-ci avait sa petite anecdote. Un jour d’automne, M. Proust avait demandé à mon mari de le conduire en voiture au bois de Boulogne sur les rives de la Seine et à Versailles en disant : "J’aimerais bien revoir la rougeur des feuilles en cette saison." Après avoir roulé jusqu’à Versailles, il avait arrêté Odilon devant un endroit où, justement un homme, accompagné d’une jeune personne, était posté avec son chevalet pour rendre le paysage sur sa toile. C’étaient Helleu et sa fille. Et M. Proust s’était trouvé bien pris au dépourvu ; car comme d’habitude en pareil cas, quand il décidait soudain ce genre de sortie avec Odilon, il ne s’habillait pas, ne se rasait pas ; il passait tout juste un pantalon rayé et sa pelisse sur sa chemise, avec un foulard autour du cou. Il avait dit à Odilon : "Je ne peux me dérober. Ils m’ont vu et reconnu, et me voilà, à ma grand’honte, pour ainsi dire en chemise de nuit !" Finalement,
il était descendu de voiture et il avait parlé un long moment au peintre et à Melle Helleu. Peu de temps après, il avait vu arriver boulevard Haussmann la peinture en question, achevée et montée dans un magnifique cadre ancien sculpté. Il l’avait renvoyée, avec une lettre expliquant que c’était bien trop beau pour que Helleu lui en fît cadeau. Mais le tableau était revenu cette fois avec la mention signée :
"A mon ami Marcel Proust, pour qu’il ne pût le refuser". »
ALBARET Céleste | Monsieur Proust | souvenirs de Céleste Albaret recueillis
par Georges Belmont | Edition Robert Laffont, collection Vécu | 31 août 1973